28.

Jeudi 22 février

J’ai froid. Un vieux fond d’hiver se rappelle à moi et me gerce le cœur. Ça ne m’étonne pas ! Le bonheur m’a toujours rendu frileux : un flocon de neige sur le dos de la main.

Si je pouvais seulement croire à cette prodigalité de la vie, cela m’aiderait. J’émerge d’un rêve qui me semble aujourd’hui comme hier, comme avant-hier, comme toujours, amer, inaccessible, hors de ma portée de pauvre mutant. Dieu, que je me sens mal ! Esther est partie avec les cinq enveloppes et je vis son départ comme une rupture. Je n’ai pourtant aucune raison objective de penser que notre histoire est finie : nous nous sommes quittés en tendresse après une nouvelle étreinte.

C’est étrange comme cette porte qui s’est entrouverte sur un souffle de bonheur a ramené dans le même courant d’air tous les vents glacés qui ont traversé ma vie. Recevoir, c’est prendre le risque d’être dépouillé, accepter de tout perdre. L’autre soir, j’ai été comblé par ses baisers et ses caresses, maintenant je suis là, démuni, avec des coffres trop petits pour y remiser les trésors dont elle m’a nanti.

« Recevoir est d’abord un don, celui de soi-même », dit le prince.

Qu’est-ce que je lui ai donné en échange de ses largesses ? Si peu de chose ! Je me tiens du mauvais côté de l’offrande. Mon cadeau est misérable : un engluement. Je suis un marécage et ne peux que ternir la source, la vitalité de cascade de mon Esther dans les eaux stagnantes où fermente ma vie d’infirme. Je l’aime follement, désespérément. Je la voudrais pour moi, tout près de moi, puis je me ravise en disant : « Tu n’as pas le droit de la lier à ta déchéance et de l’écraser sous la cuirasse de plomb que serait ton amour. Ne l’entrave pas ! »

Dans mon désarroi, j’appelle mes porteurs de flambeaux, mes familiers, mes morts ! Qu’ils éclairent la nuit de mon âme. C’est peut-être cela prier !

 

Mose. C’est chez lui que je me rends. Il est aussi large d’épaules que de cœur : une porte cochère ouverte sur les misères des hommes. Il m’aidera.

Je passe d’abord par Curzay avant de filer en direction de Hambourg. Brenda m’a paru contrariée hier quand je lui ai annoncé qu’Esther s’était chargée des enveloppes, et cet incident me reste sur le cœur.

— On a voulu vous épargner une corvée. Et puis quelques heures ont été gagnées, quelques vies sauvées. C’est toujours cela de pris.

Elle ne m’approuve pas. Je sens bien qu’elle est blessée par ce qu’elle prend pour un déni de confiance.

J’ai hâte de repartir. Nous avons manqué de tact et peut-être aussi de prudence. Je ne survivrais pas s’il arrivait malheur à Esther. Je traîne cette inquiétude au fil du voyage. Puis vient la rencontre avec la Loire à Tours, la traversée de la Seine à Paris, de la Meuse à Liège, du Rhin à Cologne. Mose est de ceux qui ont refait le berceau de ces fleuves. Il est une véritable montagne d’homme offrant aux quatre plaines des torrents d’eau pure, un titan. Trente années qu’il récupère des friches pour y accueillir les surnuméraires du système, les déclassés, les exclus. Il est un des piliers de cet empire des pauvres qui retrouve ses assises dans la dignité reconquise des grands cours d’eau.

J’arrive à Hambourg le lendemain en fin d’après-midi et je me sens soudain tout petit, tout inutile. Mose a sûrement d’autres chats à fouetter que de s’occuper de moi. Je débarque sans prévenir et j’en suis à espérer qu’il est absent pour trouver prétexte à me replier. La friche de cette ville est immense. Elle s’étend sur un complexe portuaire désaffecté qui couvre des kilomètres. Il me faudra près de deux heures avant de localiser Mose. Je le découvre en compagnie d’une équipe de maçons à qui il prête main-forte pour placer un linteau d’une impressionnante longueur. J’ai bien soin de rester en retrait, soucieux de ne pas perturber la pose de cette poutrelle d’acier accablant ses porteurs. Je sors de l’ombre quand Mose relâche son effort. Je l’entends donner des directives à un jeune manœuvre apparemment inexpérimenté. Avec une assurance tranquille, il vérifie les niveaux.

— C’est bon, les hommes, vous pouvez resserrer, dit-il.

Mose dépasse les ouvriers d’une bonne tête. Il s’est taillé un physique à la dimension de ses projets. À soixante ans passés, il m’apparaît plus solide qu’auparavant.

Quand il me reconnaît, ses yeux s’arrondissent comme des pièces d’argent et j’ai droit aux plus chaleureuses des retrouvailles. À le voir arriver sur moi, je m’attends à être soulevé par ce colosse et promené sur ses épaules comme quand j’étais enfant. Quelle fête ! Je serais le roi de Pergame que je ne ferais pas l’objet de plus d’égards. Chaque personne croisée sur le chemin est prise à partie.

— Nous avons la visite d’Antonin Carvagnac, le fils de mon ami Alexandre.

Et d’ajouter avec fierté :

— C’est un dessinateur génial !

Mose est continuellement sollicité pour l’un ou l’autre problème à résoudre. Curieusement, je deviens son conseil. Dès qu’une personne nous laisse, il ne manque jamais de me vanter ses qualités, d’évoquer ses talents.

— Tu manges avec nous ! décrète-t-il.

Je suis son invité d’honneur au dîner du soir qui rassemble autour d’immenses tablées, comme à Bruxelles, des gens de tous les bords, de tous les âges, de tous les milieux. C’est très amicalement que Mose me présente à la communauté. Il mélange allemand et français pour que je puisse suivre ce qu’il dit. Mon nom provoque un remous de sympathie dans l’assemblée. C’est de nouveau la mémoire du puisatier qui m’auréole.

Mose parle de l’époque héroïque, de la descente du Rhin qu’il fit jadis avec Nielsen et mon père. Une femme se souvient. Elle était pionnière d’une friche à Coblence. Elle a vu les trois hommes réunis, les a entendus.

— On se sentait porté, dit-elle, régénéré par leur passage !

Mose raconte que le tigre lui fît cadeau un jour de deux cents kilos d’or. Un bref mot accompagnait son envoi : « La terre me prodigue cette richesse dont tu feras meilleur usage. Merci d’en disposer ! » Rien de plus. Je reconnais bien là mon père.

Entre deux anecdotes, les consultations continuent : un déménagement par-ci, une personne en difficulté par-là, un enfant malade. Mose n’arrête pas. J’admire cette disponibilité et l’attention qu’il accorde à chaque écueil de la vie, si ténu soit-il.

— À ce train-là, tu dois être vidé en fin de journée, lui dis-je entre deux bouchées.

— Question d’habitude, me lance-t-il.

Dois-je le croire ?

 

Après le souper, Mose m’entraîne avec lui dans un bureau surencombré, ferme la porte à clé derrière nous et m’introduit dans une pièce annexe, un petit local d’allure monastique mi-parloir, mi-chapelle de poche. Sur le mur, un crucifix en bois patiné par les ans et les prières insuffle à la conversation le ton du recueillement.

Mose me confie :

— J’ai appris par Clovis que tu allais mal et que tu ne voulais voir personne. Je m’étais juré que je passerais te rendre visite à Niort. Chaque fois qu’une occasion s’est présentée, j’ai eu un empêchement.

Une fois fermé le registre des excuses, je suis surpris d’entendre :

— Ça me fait tellement plaisir de te revoir apaisé, sinon serein. Je me trompe ?

— C’est l’impression que je donne ?

— Pour quelqu’un qui ne t’a plus vu depuis huit ans, c’est flagrant. Ce sont tes parents qui seront heureux de te retrouver ainsi… consolidé.

Il marque une pause puis reprend :

— Tu es au courant pour ton père ?

Je joue l’étonné.

— Dis-moi !

Il apparaît de plus en plus que Nielsen l’ait choisi comme successeur. C’est une nouvelle qui réjouit les friches.

— Et toi, Mose ?

— Elle me comble au-delà de mes espérances ! Je savais Nielsen très malade. J’ai craint des années qu’il ne meure avant la libération d’Alexandre.

Il ménage une pause et lâche avec déférence :

— Un tout grand bonhomme que ce Nielsen ! Il a insufflé du courage sur tous les fronts. C’est étonnant, le pouvoir de la parole. Quelques mots choisis avec le cœur et un projet est unifié, des énergies galvanisées. Je ne sais pas quand Nielsen nous lâchera, mais ce que je peux dire c’est qu’il aura été remarquable jusqu’au bout.

Venant de Mose, cette réflexion me comble de bonheur. Elle est pour moi ce retour de haut vol qu’il m’est arrivé d’espérer lors des rares moments où mon travail me semblait porté par la grâce. Nielsen le tendeur, Nielsen le levier, Nielsen le guide tenant la main du prince dans cette élévation de l’âme. Nielsen, grand maître de l’économie du langage, devenu voix essentielle dans la nuit des hommes. Nielsen seul et infirme au quarantième printemps de l’exode. Nielsen qui regarde du mont Nébo les fleuves humains qui confluent vers une terre espérée.

 

Mose est en verve. Il aborde ses thèmes favoris, me parle de la rivalité des courants d’idéaux avec les courants d’intérêts, s’étend sur la manière dont les friches ont remis le troc à l’honneur, favorisent les échanges de services, intègrent les plus démunis.

— Ici, nous sommes en mesure d’accueillir quelqu’un ayant ton handicap et de lui offrir une vie sociale équilibrante, me dit-il.

Je souris à cet appel du pied aussi généreux que maladroit.

J’ai trop d’indépendance et sans doute trop d’orgueil pour me laisser prendre en charge par quiconque.

— Excuse-moi si je t’ai froissé.

Mose préfère couper court et à ses dépens. Il lui serait pourtant facile de me mettre en boîte en raccrochant ma réflexion à ma situation de handicapé nanti. S’étirant voluptueusement, il me dit :

— Ainsi, tu vis seul !

La brèche est ouverte et je n’hésite pas à lui faire part du souci de cœur qui m’amène. C’est la première fois que j’évoque l’inclination que j’ai pour Esther, et le simple fait d’en parler fait fleurir mes propos. Je suis fou d’elle, tellement amoureux que je répands le pollen de mon bonheur au lieu de biner mes doutes. Je ne comprends plus rien moi-même aux appréhensions qui m’ont amené jusqu’ici.

Allongé à l’oblique dans son siège, mon confident me fixe de ses yeux épanouis. Une main massive vient masquer la gaieté d’un rire qui se libère, volumineux.

— Une soirée comme celle-là, ça s’arrose !

Mose se lève, s’engouffre dans son bureau pour en resurgir avec une bouteille et deux verres. Je ne sais pas ce qu’il me sert comme tord-boyaux, mais je me cabre sur mon fauteuil à la première gorgée tellement c’est fort.

Peu avant vingt-trois heures, nous quittons le lieu de nos confidences pour nous rendre dans la salle commune afin d’y suivre le journal télévisé. Cela fait trois jours et deux nuits que je m’enfouis la tête dans le sable pour ne pas voir ni entendre la déflagration médiatique que j’ai vraisemblablement provoquée. J’ai frappé très fort avec cette confession d’Astrid Galaxy et l’angoisse me tenaille d’en découvrir les ravages. Je me sens proche de ce duelliste triomphant qui, sa colère apaisée, craint pour la vie de son ennemi.

Ils sont près d’une cinquantaine devant l’écran géant à attendre les informations. Mose me raconte le revirement d’Astrid Galaxy. La séquence est passée la veille au soir et a déchaîné un véritable cyclone. En voyant apparaître à l’image le potentarque Borganov les yeux injectés de colère autant que de fatigue, je sais que ma flèche a atteint le centre de la cible et je regrette soudain d’avoir déserté, par peur, l’actualité de ces derniers jours. Je savoure ma victoire en l’entendant aboyer. S’il savait seulement que c’est moi, le fils du puisatier, qui suis fauteur de ce grabuge, sa rage en serait décuplée.

— Ce document est une machination des Gémeaux, hurle-t-il au journaliste qui l’interroge. Tous les moyens seront mis en œuvre pour arrêter les auteurs de ce complot. Nous les ferons juger par nos tribunaux et ils auront le châtiment qu’ils méritent.

En attaquant de front les bourreaux, ne suis-je pas en train d’exposer des innocents à des représailles ? Je pense à mon père, à ma mère, à Nielsen. Approuveraient-ils ma démarche ? Je me tourne vers Mose dont l’attitude bourrue me tarabuste. Je reviens à l’écran. Une manifestation pro-Gémeaux a fait une vingtaine de blessés à Berlin. Une dépêche tombe : le projet de loi accordant l’impunité aux gémeaucidaires a été rejeté par le Parlement central. Dans la salle, c’est l’explosion de joie, les applaudissements, les accolades. Une femme m’embrasse. Mose domine ces réjouissances de sa présence placide. Nous nous retirons pour aller dormir. Il me conduit à ma chambre. Nous parlons un peu des événements. Il est soucieux.

— Pour être franc, me dit-il, je crois que cet engagement d’hostilités avec Borganov arrive à un très mauvais moment pour nous.

— C’est-à-dire ?

— Il a perdu des points et je m’attends à ce qu’il se serve de la libération de tes parents pour faire chanter Nielsen. Avec l’appui de ce dernier, Borganov récupère les voix des friches et assure sa réélection.

Je m’insurge.

— Il reste cinq grosses semaines. Son pouvoir peut vaciller d’ici là !

— Hélas, Antonin, si on peut tuer un homme d’un coup de poignard, on n’abat pas un arbre d’un seul coup de cognée.

Quand j’éteins la lumière sur cette nuit-là, je suis parricide.

Le Puisatier des abîmes
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